Témoignage de terrain : « Être du côté de la santé des patients ou de l’intérêt général, c’est parfois accepter être à l’opposé d’autres intérêts. »

Dr Nicolas de La Pierrade – Médecin généraliste

« Aujourd’hui, j’ai vu une patiente covid+ confirmée, assez malade mais sans grande gravité. Toujours complètement symptomatique et en isolement depuis seulement deux jours, elle m’a demandé la voix tremblante « d’annuler la quarantaine » et de surtout « ne rien dire à son employeur ».

Elle m’explique qu’elle vient d’être embauchée dans une boite d’interim dans le nettoyage, et que si son patron suspecte ce virus, il ne l’appellera plus à l’avenir même avec un certificat de bonne santé de ma part. Elle me dit ne pas pouvoir se permettre de rester plusieurs semaines sans être appelée, qu’elle doit déjà demander de l’argent à prêter à des amies pour acheter du lait à ses enfants qu’elle élève seule.

D’autres, qui ont la chance d’être testés négatifs mais doivent rester en quarantaine quelques jours de plus, sont maintenant de plus en plus nombreux à avouer ne pas pouvoir respecter ce que je peux bien leur dire, car leur employeur considère qu’après un test négatif on peut retourner travailler. Bien sûr, la législation est de leur (et de mon) côté, mais qu’est-ce que ça peut bien signifier quand on parle de gens qui galèrent pour conserver un emploi précaire dans un secteur pénible et sous-payé ?

Que vaut le fait de préciser nous comme médecin qu’un employeur n’a pas le droit d’exiger des informations médicales (et a fortiori un résultat de laboratoire), quand des gens risquent de se retrouver à la rue ou incapables de nourrir ou d’habiller leurs enfants si leur contrat n’est pas renouvelé ?

Quoiqu’on pense des mesures prises et de la gestion de l’épidémie, on voit très clairement le problème. L’organisation de l’économie et de la société met en opposition l’intérêt général (la santé publique et la limitation d’une épidémie) avec des pressions de la part d’employeurs peu scrupuleux. Cette violence insoutenable, invisible quand on ne côtoie que son vase-clos social, est celle que combattent les syndicats, dont les éditorialistes bien-pensants nous abreuvent de critiques le plus souvent incultes. Être du côté de la santé des patients ou de l’intérêt général, c’est parfois accepter être à l’opposé d’autres intérêts, particuliers, privés, petits. »