Témoignage de terrain : « Parfois je pleure en rentrant chez moi »

« Je suis infirmier en soins intensifs et ça n’a jamais été aussi dur de faire mon boulot.

Je ne me suis jamais senti aussi vidé émotionnellement après mes journées. L’ambiance est lourde et pesante. Pas de bonnes nouvelles pour nos patient·e·s. Certes, certain·e·s sont extubé·e·s et progressent lentement. Mais ceux et celles sous ECMO (circulation extra corporelle) stagnent. On est au maximum de la thérapeutique que nous pouvons leur apporter et il ne se passe rien…

Dans cette ambiance morose s’ajoute le fait de travailler en isolement, de longues heures, seul avec son patient dans une chambre sans pouvoir en sortir. On essaye de regrouper les soins pour éviter de « gaspiller » nos EPI (équipements de protection). Ça a du sens mais c’est long 4 heures et parfois 6 à 8 heures sans sortir de la chambre.

Certes il y a une entraide et une vraie solidarité qu’il faut souligner. Une entraide entre soignant·e·s, on voit des collègues d’autres unités venir prêter mains fortes et ça fait du bien.

Une solidarité avec les différents corps de métier : médecins, kinés, logo, technicien radios, aide administrative, aide logistique. Mais tout le monde semble à bout. Même nos médecins semblent découragé·e·s par le peu d’améliorations pour certain·e·s patient·e·s. On en devient fataliste. Et pourtant dans ces lits se trouvent des patient·e·s, avec une famille derrière, certains sont des collègues, et on voudrait y croire.

La question des familles d’ailleurs est très problématique. En effet, les visites aux soins intensifs sont interdites. Le contact avec la famille est restreint à un coup de téléphone passé par les médecins tous les jours à la même heure. Certaines familles appellent et nous les réconfortons comme nous pouvons. En essayant de ne pas laisser transparaître notre inquiétude, en étant factuel et en essayant de les accompagner dans leur deuil à distance. Cette situation est difficilement soutenable pour les malades comme pour les soignant·e·s. Notre lien avec les patient·e·s inconscient·e·s, en coma artificiel, se fait, en temps normal, via la famille. Aujourd’hui, ce lien n’est pas possible. Nous en venons à soigner des corps inertes sans connaître l’histoire ni la personnalité de ces corps, sans pouvoir échanger correctement avec les familles. Cette absence de référence familiale entame le lien humain et pour tout dire affecte l’humanité.

Les visites ne sont autorisées qu’en cas de fin de vie. Des semaines sans voir son proche et voilà qu’on vous appelle pour vous annoncer la fin imminente ou la fin tout court. Les familles se retrouvent face à des corps inanimés, leurs proches qu’elles n’ont plus vu depuis des semaines parfois. Comment est-il possible pour ces familles de faire leur deuil ?

Alors, parfois, nous bravons l’interdiction pour faire venir, juste 5 minutes, un membre de la famille du malade. Ce moment est souvent très fort et nécessaire à un regain de courage et d’humanité. Pourtant, nous devons faire face à notre hiérarchie qui nous impose de respecter le protocole, il n’est pas rare que nous soyons critiqué·e·s par cette dernière…

J’ai toujours attaché un point important au relationnel avec les patient·e·s et avec leurs familles, davantage quand les patient·e·s étaient en phase critique (sédaté·e·s et inconscient·e·s). Et aujourd’hui je suis mis à mal dans mon lien relationnel qui fait la beauté de mon métier et qui me nourrit dans une profession difficile.

Après ces journées de travail, on rentre. Et la morosité de l’hôpital nous suit dehors. Personne dans les rues ou presque, interdiction de liens sociaux, les télévisions tournent en boucle sur le coronavirus.

En temps normal j’irais boire un verre entre collègues, voir des ami·e·s ou ma famille, me changer les idées. Aujourd’hui ce n’est pas possible et nous restons seul avec nos émotions… »

D.A., infirmier aux soins intensifs